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La Mort D'Une Auto

Claude Dambreville

Paru en 1982 dans Le Nouveau Monde

Dans un luxueux garage à porte coulissante, une auto au moteur surchauffé et aux huiles bouillonnantes essayait péniblement de reprendre haleine, après une épuisante course de vingt-cinq kilomètres. Courbaturée par la fatigue, incroyablement dilatée par une fièvre des plus brûlantes, la carrosserie délabrée et délavée du pauvre véhicule gémissait pitoyablement, et, dans son estomac, tous ses organes craquettaient de douleur. A plus de dix pas à la ronde, on pouvait entendre les attristants soupirs de décontraction qu'exhalait la poitrine en feu de la voiture malmenée.

Non loin de là, dormait paisiblement une superbe auto presque neuve, dont les chromes étincelaient comme des étoiles.

La voiture esquintée réveilla rageusement la dormeuse, et lui dit:

- Tu n'as pas honte de te la couler douce, pendant que moi, je travaille comme une bourrique et ruine ma santé.

- Je n'ai rien à me reprocher, répondit la splendide auto. Si je dors continuellement, ce n'est sûrement pas par fainéantise, mais uniquement parce que je n'ai rien d'autre à faire.

- Ce n'est pas juste, fit remarquer la voiture fatiguée. Pourquoi me confie-t-on tout le transport de la maisonnée, alors que toi, tu es chouchoutée, caressée, et astiquée toute la sainte journée ? Serais-tu cassable ?

- La question n'est pas là, ma chère. Je suis aussi endurante que toi. Tout ton malheur vient de ce que tu appartiens à l'Etat, alors que moi, je suis une auto privée.

- Qu'est-ce que cela change ?

- Ma parole, à quoi te sert ta matière grise ? Tu ne sais donc pas que j'ai coûté quatorze mille dollars à mon maître, tandis que toi, tu ne lui a rien coûté du tout ? Qui plus est, il n'a même pas de souci à se faire pour ta boisson quotidienne. Et si, par malheur, tu tombes malade ou abîme ta carosserie dans un accident, les frais d'hospitalisation ne sont pas à sa charge. C'est la Princesse qui supporte toutes les dépenses.

- D'accord, mais tu n'as tout de même pas été achetée pour dormir tranquillement dans la pénombre bienfaisante d'un garage.

- Il m'arrive de sortir, vois-tu, de faire quelques kilomètres, histoire de ne pas m'oxyder, et de faire circuler l'huile dans mes veines. Toutefois, mon patron trouve que le trafic est trop dangereux ces jours-ci pour qu'il m'éxpose inutilement sur les routes.

- Je te le répète: ce n'est pas juste. On m'envoie au-devant du danger, on m'expose au soleil, à la chaleur, et à la poussière; on me fait parcourir à toute vapeur toutes sortes de routes défoncées, pendant que toi, tu savoures les délices incomparables du farniente. Vraiment, si je dois continuer à me décarcasser de la sorte, je ne ferai pas de vieux os.

- Tu n'exagères pas un peu?

- Pas du tout. J'ai vieilli prématurément, et mes articulations grincent comme si j'avais cent ans. Quand je pense que j'ai laissé Detroit, ma ville natale, il y a tout juste deux ans, pour venir rouler ma bosse ici ! C'est pas croyable ce que j'ai pu me décatir en un si court laps de temps. Tu as vu l'état lamentable de mes pieds? Même ce fameux docteur dont la télévision prône tant l'habileté, ne pourrait plus rien pour mes bandes de roulement abrasées. Je ne vaux plus rien, et j'ai honte de moi-même. Mes sièges, jadis si confortables, si bien rembourrées, sont maintenant en lambeaux. N'est-ce pas triste?

- Cesse de te lamenter, mon ami. Tu ne parviendras pas à me donner mauvaise conscience. Moi, je ne refuse pas de travailler, et je demeure à l'entière disposition de mon maître.

- Je ne t'accuse pas de paresse. Loin de là. Je sais que tu es robuste, et souffres du désoeuvrement dans lequel on t'a plongé. Mais je voudrais que tu me dises si tu travaillais dur avant mon arrivée dans cette maison.

- Quelle idée! L'essence coûte les yeux de la tête. Quand cet indispensable liquide s'achète au lieu d'être offert en cadeau par la généreuse Princesse, je t'assure que le budget familial s'en ressent. Et les pièces de rechange, alors? Et les bidons d'huile? Tu as vu leurs prix? Prohibitifs, en vérité.

- Ton maître n'est donc qu'un profiteur. Il veut ma peau, et il l'aura.

- Dis, ma soeur, en quoi consiste ton labeur quotidien?

- Le matin, j'emmène les enfants de mon maître à trois écoles différentes. Puis, je cours chercher sa femme qui a toujours cent courses à faire. Vers dix heures, je conduis la cuisinière au marché. Une vraie scélérate, celle-la. Un vrai bourreau. Elle ne se gêne pas pour me demander de la véhiculer jusqu'au Pont de l'Estère, à la Croix-des-Bouquets, ou à Gressier. Et, à peine rentrée de ces randonnées crevantes, je dois retourner chercher les enfants de mon maître à l'école. Et l'on continue ainsi à me faire valser jusque fort tard dans la nuit. Franchement, je n'en peux plus. Je sens que je vais craquer.

- Et pourquoi ne feins-tu pas la maladie? Il ne doit pas être difficile de simuler une crise cardiaque, par exemple.

- J'adore ta candeur, ma chère. Même si mon coeur s'arrêtait de battre, ils n'auraient qu'à débrancher mes bornes, et à me greffer une batterie neuve. Mon seul espoir, c'est l'avancement prochain de mon maître. Il en a tellement parlé à sa femme hier après-midi pendant que je les emmenais à Kenscoff, que je suppose que cet heureux évènement est imminent. Il paraît qu'il va être bombardé directeur de la section pour laquelle il travaille.

- Crois-tu que cela fera une différence?

- Assurément, Ce nouveau poste l'habilitera à avoir deux ou trois véhicules de l'Etat à sa disposition, au lieu d'une. N'est.ce pas merveilleux ? Dès lors, je ne serai plus la seule à assurer tout le transport du logis. De temps en temps, sous un petit prétexte mécanique quelconque, je resterai avec toi au garage, et ensemble, nous pourrons passer de longues heures à nous prélasser. N'est-ce pas que je...

L'infortunée voiture n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Un long frisson secoua sa vieille carcasse, et elle s'éteignit doucement comme un lumignon.

Quand la resplendissante auto privée se pencha sur sa soeur inerte, elle poussa un long cri d'horreur : sa malheureuse compagne venait de succomber à une double hémorragie provoquée par la chaleur et le surmenage.

Et, sur le sol carrelé du garage, une flaque d'eau et une flaque d'huile provenant du radiateur et du moteur, buvaient impitoyablement les dernières gouttes de vie de la trépassée.

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