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Mais Ou Sont Les Voleurs D'Antan?

Je sais que le titre de cette page peut vous surprendre, mais je vous assure qu'il n'a nullement été inspiré par le sensationnalisme. Je déplore effectivement la disparition des cambrioleurs d'autrefois. Pauvre Haiti ! n'avons-nous vraiment pas de chance, comme on le rabâche depuis si longtemps ? Ou bien, avons-nous été trop insouciants pour penser à préserver ce patrimoine, qui fait partie intégrante de notre folklore ?

Pour les jeunes qui lisent ces lignes, je suis tout simplement en train de dérailler. Mais j'ai l'intime conviction que les gens d'un certain âge comprendront parfaitement pourquoi je regrette l'extinction de cette admirable espèce d'hommes, qui vous visitaient avec une délicatesse réellement remarquable.

Dans le temps, voyez-vous, les voleurs haitiens étaient des gentlemen qui opéraient avec discrétion et distinction. Pour ne pas faire de bruit, et pour ne pas interrompre le sommeil de leurs victimes, ces messieurs circulaient pieds nus. Ils ne portaient pour tout vêtement qu'un short de couleur sombre, et prenaient soin d'enduire tout leur corps de graisse, dans le but évident de se rendre totalement insaisissables. Si, prenant votre courage à deux mains, vous quittiez votre lit, pour courir après ces intrus nocturnes, vous vous sentiez frustrés de ne pouvoir les retenir par le bras ou par une jambe, pour la bonne raison qu'ils vous glissaient des doigts comme des anguilles.

Ah, le bon vieux temps ! Reverrons-nous jamais ces gentils voleurs qui n'étaient armés que d'une tige de métal pointue, improprement appelée chez nous une foêne ? Et encore, cette arme était plutôt défensive, puisque nos cambrioleurs ne se résignaient à l'utiliser, que si leur vie etait menacée.

Ces chevaliers de nuit du temps passé n'étaient pas bien méchants, et s'introduisaient chez vous sans fracasser vos portes, sans casser vos vitres, et sans desceller vos grillages en fer forgé. C'est bien simple, ils ne voulaient absolument pas faire de bruit, et, pour pénétrer dans votre domicile, ils s'appliquaient, durant de longs mois, à en chercher les faiblesses. J'entends par-là une porte qui ferme mal, un claustra placé non loin d'un verrou, des lames de verre sans protection, etc.

Quant à votre chien, si vous en aviez un, il était patiemment courtisé par vos futurs visiteurs de nuit, qui devenaient ainsi ses amis, et qui, la nuit du vol, lui apportaient des os pleins de moelle. Occupé a suçoter ses os, votre molosse laissait les voleurs travailler à leur guise. Toutefois, s'il s'agissait d'un chien féroce et insensible à l'amitié, il était envoyé ad patres, au moyen d'un morceau de viande empoisonnée que nous appelons communément une "saucisse".

Pour ne pas être dérangés dans leur boulot, les voleurs d'antan prenaient la précaution d'endormir, à l'aide de certaines feuilles, ou d'un coton imbibé d'ether, les occupants des maisons qu'ils allaient dévaliser. Et si, malgré tout, un père de famille insomniaque ou simplement réfractaire aux effets du soporifique employé, s'avisait de crier "Bare vole", le cambrioleur détalait sans demander son reste. Et pour se soustraire le plus vite au regard de son poursuivant, il n'hésitait pas à jouer les cascadeurs, en se jetant sur le sol, du haut d'un balcon, ou même en sautant dans une ravine. On commentait alors ces prouesses par ces mots : "Vole sa yo, se chat".

Ces pauvres chats qui ne sortaient presque jamais leurs griffes, nos policiers les tuaient par dizaines. Tous les matins, ou peu s'en faut, on découvrait dans une rue de Port-au-Prince le cadavre de l'un de ces chevaliers de nuit, avec un trou dans la tête, et à proximité des objets volés : une boîte contenant des assiettes et des vêtements, deux ou trois paires de chaussures, une "macorne" de poules ou de canards, etc.

Que reste-t-il maintenant de cette race de voleurs inoffensifs ? Rien, trois fois rien. Nous avons exterminé dans sa totalité cette charmante espèce de cambrioleurs. Fidèles à notre détestable politique de destruction aveugle, nous n'avons pas épargné un seul de ces chevaliers de nuit d'autrefois. Ou du moins, si quelques rares specimens de cette variété d'hommes ont eu la chance d'échapper à l'hécatombe, loin de les protéger pour en constituer une réserve, nous les avons laissé agir, sans leur donner la moindre directive. Le résultat est catastrophique : ils se sont empressés de se recycler, pour se mettre au goût du jour. A présent, ils sont devenus des voleurs branchés, c'est-à-dire des voleurs qui ne craignent pas le bruit, qui trimbalent un revolver ou une mitraillette, et qui tuent sans sommation et sans raison.

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