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Mes Belles Chaussures Blanches

Un matin de Decembre de l'annee 1943, je suis tombe amoureux d'une paire de chaussures blanches qui me serraient les pieds mortellement. Toutefois, par crainte de me faire acheter d'autres souliers pour lesquels mon coeur ne battait pas autant, je repliai mes orteils du mieux que je pus, pour les empecher de faire des petites bosses dans l'empeigne. Vous pensez bien que cela aurait mis la puce a l'oreille de ma mere. - Tu es sur que tes pieds ne te font pas mal la- dedans? me demanda-t-elle. Marche sur le tapis, que je voie. Je marchai assez bien, ce qui me valut l'honneur d'etre l'heureux proprietaire de cette magnifique paire de chaussures blanches. J'etais ivre de joie, mais mon bonheur fut terriblement fugitif. Aux termes d'un enfer de deux jours, un enfer pave de mauvaises intentions, d'ampoules insupportables, de durillons intolerables, d'orteils meurtris et endoloris, et surtout de remontrances paternelles, je devins l'ennemi jure de ces deux instruments de torture que j'avais tant adores. Je ne voulais plus les voir, et je pris la solennelle decision de ne plus les porter. Comme j'etais naif ! Jadis, voyez-vous, les choses n'etaient pas roses chez moi. Un pere de famille qui avait cinq enfants a elever, et qui etait seul a faire bouillir la marmite, ne pouvait pas se payer le luxe de perdre betement dix-sept gourdes ( le prix de mes chaussures blanches). Il fallait recourir a toutes sortes de solutions desesperees, avant de declarer finalement forfait. - Nous allons mettre ces souliers a la raison, declara mon cher papa d'une voix apparemment confiante. Pour commencer, il essaya le ramollissement ethylique. Deux fois par jour, il versait copieusement et consciencieusement de l'alcool dans mes chaussures, dans l'espoir de les attendrir, et surtout de les allonger d'une poussiere de micron. Malheur ! Le miracle ne se produisit pas. La forme a forcer, elle non plus, ne parvint pas a agrandir ces souliers rebelles. En dernier recours, mon parternel saisit une lame de razoir, et fit deux petits trous a mes chaussures, histoire de liberer mes deux petits orteils, car c'etait justement la que le cuir me blessait. Que j'etais ridicule, avec mes deux petits orteils a l'air, comme deux petites virgules! - Je ne pourrai pas aller a l'ecole comme ca, dis-je d'une voix noyee de larmes. - Tu les porteras pour te promener dans le quartier suggera fermement mon pere. Comme ca, je ne perdrai pas mon argent tout a fait. Les jeunes d'aujourd'hui auront du mal a comprendre cette anecdote: d'une part, des souliers qui font mal, qui font souffrir le martyre, ils ne savent vraiment pas ce que c'est, puisqu'ils ont habitue leurs pieds au confort moelleux des chaussures de sport, ou tennis, qui peuvent se porter sales, crasseux, boueux, et avec la languette bien en evidence; d'autre part, aucun papa d'aujourd'hui n'a suffisamment de poigne pour obliger un enfant a porter des chaussures qu'il a decide de ne plus porter. Par ailleurs, de nos jours, les souliers ecules, les souliers aux semelles fatiguees, on les jette tout simplement. Quand j'etais enfant, ce n'etait pas pareil. Boss Louis, le cordonnier attitre de ma famille, nous visitait de temps en temps, pour voir si nous n'avions pas besoin de ses bons offices. Autant qu'il m'en souvienne, a la fin de chaque trimestre scolaire, papa lui confiait mes deux paires de chaussures qu'il remettait a neuf. Enfin, facon de parler. Maintenant que Boss Louis est dans l'au-dela, je peux me permettre d'avouer que c'etait un mechant cordonnier. Non seulement mes chaussures devenaient de plus en plus etroites apres chacun de ses ressemelages, mais encore les souliers rafistoles par boss Louis etaient interchangeables. Le pied droit pouvait chausser la chaussure gauche et vice versa. Le plus terrible, c'est qu'apres deux ou trois semaines de service, les souliers ressemeles par ce brave homme, devenaient des armes meurtrieres. C'est si vrai qu'au temps de mon enfance, j'avais les talons troues comme des passoires, et c'est aux clous minuscules de boss Louis que je devais cette douloureuse conformation.

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